A
/ Des origines non conventionnelles
Art collectif, tribune de libre expression, mouvement
à forte revendication sociale, le Slam prend racine
dans une culture qui emprunte autant à la tradition
de la poésie américaine (de Walt Whitman à Allen Ginsberg)
qu'à la culture afro-américaine (des dirty dozens au
toasting) et au mouvement punk.
Dès la fin des années 70, les lectures de Jerome Salla
et Elaine Equi font figures de précurseurs. Vient ensuite
la performance de Ted Berrigan et Ann Waldam, qui, vêtus
d'un équipement de boxeurs, se livrent à une joute sur
le modèle des matchs de boxes, joute qui marquera les
esprits.
Des nouveaux gladiateurs du verbe font leur apparition
et, en faisant descendre la poésie de sa tour d'ivoire,
conquissent un nouveau public.
On s'accorde à situer les origines de la poésie
slam remontent au milieu des années 80 quand, Marc Smith,
jeune écrivain informel de Chicago, eut l’idée d’organiser
une compétition de poésie dans le bar Green Mill.
Smith voulait que le public devienne juge en prenant
part à la dialectique poète-public. Il voulait faire
descendre la poésie de sa tour d'ivoire pour acquérir
un statut semi-populaire et envisageait le poète comme
le serviteur du peuple. Aussi, le style slam devait
se construire à partir de contributions d'origine démocratique,
issues de la communauté et du public. Marc Smith inventa
alors le "slamming": la poésie contre les conventions,
dans les bars au lieu des salons ou des clubs.
Ce nouveau mouvement fut baptisé ironiquement "le slam-poésie
des beaux quartiers (the uptown poetry slam). Ces premiers
slams avaient l'aspect de tournois d'exhibition et,
bien qu'informels, ils ressemblaient déjà, en beaucoup
de points, à ce qu'ils sont aujourd'hui.
Pour le premier slam, Jean Howard et Anna Brown endossèrent
des tenues de combat cloutées et portèrent des armes.
Marc Smith voulait une bataille. Et les poètes devaient
user de leur poésie comme d'une arme. Les arbitres étaient
choisis parmi les auditeurs. A l'aide d'un petit carton,
ils attribuaient une note (de 1 à 10) à chaque poème
lu. A la fin du tournoi, les scores étaient additionnés
pour déterminer le vainqueur.
A ce moment là, personne n'avait une claire définition
du slam qui s'ébauchait. Il s'agissait de faire comprendre
au public que le slam, certes un combat, pouvait permettre
aussi de s'exprimer avec subtilité, calmement, dramatiquement,
etc...
Dès
novembre1987, les rencontres slam ont leur chronique
dans le Chicago Magazine et deviennent le grand événement
de la ville. Cette fois, tous les ingrédients sont là
pour connaître le succès : le public, l'esthétique,
la contribution d'artistes, l'esthétique, la participation
de personnalités...
Aussi, le phénomène se propage rapidement dans tout
le pays et connaît un grand succès.
L'ambiance est celle d'un match de boxe carnavalesque;
on vend des hot dogs pendant les tournois; à l'extérieur,
un bonimenteur harangue la foule. Le but est de combiner
la poésie et le spectacle, le travail théorique et la
théâtralisation, le spectacle.
En octobre 90, à San Francisco, Herman Berlandt et Jack
Mueller de l'Association Nationale de Poésie, organisèrent
un festival national de poésie auquel participèrent
pour la première fois les slameurs. Gary Glazner était
en charge de l'organisation. Glazner contacta Marc Smith
afin de l'éclairer sur les moyens logistiques d'organiser
un slam. Le slam se fraya ainsi un chemin jusqu'au département
des affaires culturelles de Chicago.
Le slam atteignit son apogée dans la ville de Chicago,
permettant à maints écrivains locaux de se faire connaître.
Le fossé entre les écrivains académiques et les slameurs
se creusa encore plus. Les slameurs de Chicago mettaient
en avant la question sociale. Formellement, ils évitent
la rime, le système métrique traditionnel, et d'employer
comme sujet le "je" usuellement réservé au style narratif.
Le slam étant un art oral de spectacle, ils refusent
toute publication et édition.
Marc Smith décida d'offrir à San Francisco son concept
du slam. L'école slam de Chicago conquit rapidement
San Francisco. Il restait à conquérir la côte Est, ce
qui fut fait rapidement.
Boston devint la rivale de Chicago. Dès 1992, Boston
accueuillait les championnats nationaux du Slam. Le
climat politique agressif de Boston en 1992 favorisa
l'essor et le succès du Slam en Nouvelle-Angleterre.
Très vite, le slam se répandit à travers les USA. Chaque
semaine, chaque mois, dans plus de vingt villes américaines,
des écrivains se rassemblaient pour faire entendre leur
voix par le biais du spectacle, chaque communauté accentuant
ses propres spécificités culturelles.
En 1993 se tint le premier Slam dans le métro, sous
l'eau (the Underwater Slam) à San Francisco. Les poètes
firent un spectacle de 20 minutes dans le métro entre
la baie de San Francisco et Berkeley. Lorsqu'ils annoncèrent
qu'ils envisageaient de répéter cette opération hebdomadairement,
les gens, pris de panique, quittèrent précipitamment
leur siège pour se réfugier dans un autre wagon.
Ce festival de San Fransisco en 1993 fut un tournant
dans l’évolution de la communauté. De nombreux désaccords
parmi les équipes organisatrices firent prendre conscience
aux membres de la communauté de l’urgence de structurer
les rassemblements. Un comité fut créé (L’ »International
Organisation of Performing Poets » ou IOPP) chargé d’organiser
les compétitions nationales et d’en mettre aux points
les règles du jeu. Il mit aussi en place des rencontres
internationales : les InternationalOlympics.
Depuis
des compétitions sont régulièrement organisées à échelle
nationale dans de nombreux pays autres que les USA (France
, Royaume-Uni, Suède , Israël, Danemark, Suisse, Singapour
….) , ce qui atteste de toute la vivacité du mouvement
slam.
Ce comité assure cohésion au mouvement et a réussi à
créer une vraie communauté qui a ses règles de vie,
surtout aux USA.
Souvent, une scène locale oppose divers cafés, première
zone d’échange. Interviennent ensuite les compétitions
nationales et internationales. Ces rassemblements sont
des moments unificateurs pour l’ensemble de la « slam
family ». C’est aussi l’occasion de brasser les idées,
les poètes lient de nouvelles amitiés et découvrent
de nouvelles influences : « the people come to read
their poems and to have a good time. Maybe they make
new friends. Maybe they win $10. Who knows what could
happen?»
Ces rassemblements donnent lieux à de nombreuses critiques
de la part des participants où chacun exprime sa conception
de la communauté, les enjeux des compétitions… Souvent
les votants discutent jusqu’au petit matin des performances.
Un réel dialogue existe et soude la communauté, le mot
d’ordre est : « Our strength is the diversity of our
voices. » Le dialogue entre les nombreux groupes est
ensuite entretenu à distance grâce au Slam news service
qu propose un site internet « SlamNewsletter ». Il permet
de nombreux échanges d’opinions entre slamers: nombreux
sont ceux qui critiques les performances, les votes
, l’activisme du mouvement ; il est le siège de nombreux
débats. Lien unique entre les différentes villes, il
est accessible à tous, et assure toute la cohésion de
la communauté. Le SlamNews Service distribue aussi à
tous ses adhérents les dernières nouvelles officielles:
compte-rendus des dernières compétitions, plannings
futurs…
Peu de mouvements d’expression ( musicaux ou poétiques)
sont aussi cohérents , soudés et ouverts que la « Slam
family» des années 90. Celle-ci se distingue par son
organisation quasi rigide, qui génère émulation et créativité.
B / Le règne des championnats
Jusqu’en 1996 les divers championnats et festivals représentent
les évènements majeurs de la scène slam et contribuent
à sa popularisation. Ils sont organisés sur trois échelles
: locale , nationale ,internationale. Ce sont des évènements
démocratiques et popularisateurs, qui ressemblent beaucoup
aux matchs sur rings organisés à Chicago. Les règles
sont très strictes et l’ambiance oscille entre harangue,
mouvements de contestation et nuée d’applaudissements.
Au sein des cités, al’échelle locale, les poètes s’affrontent
dans des cafés et cafés théâtres d’habitués. Il y a
des épreuves par équipes et un concours individuel.
Les juges sont choisit au hasard dans l’audience. La
composition d’une équipe peut varier au cours de la
soirée, le choix de ses membres est une véritable stratégie
qui évolue fonction des performances des autres équipes.
Si les adversaires d’une équipe ont obtenue une bonne
note, l’équipe aura intérêt a faire conquérir ses meilleurs
membres mais ceux-ci devront renoncer à la compétition
individuelle ; les tensions montent, chaque poète doit
choisir entre son intérêt individuel et l’intérêt collectif.
Les soirées sont très animées et passionnantes. Les
vainqueurs remportent une récompense sous forme de prime
( souvent une centaine de dollars). Le spectacle est
fascinant, des spectateurs s’emportent en applaudissement
et des poètes protestent contre un vote injuste.
Les
cafés théâtres organisent souvent d’autres évènements
: concerts, représentation théâtrales… Ils sont un lieu
d’échange, d’éclectisme et de créativité très vivants.
A l’image du Nuyorican poetry café à New York.
Les rencontres nationales Au niveau national, les règles
de compétition sont plus strictes. Le poète ne dispose
plus que de 3 minutes pour déclamer avec une période
de grâce de 10 secondes. Chaque poète est considéré
comme membre d’une équipe. Il reçoit un droit de vote
et choisit les deux ou trois équipes qu’il juge les
meilleures. Chaque équipe doit écouter toutes les autres
afin que chacune soit éligible. L’ambiance est plus
calme. Les équipes sont responsables non seulement du
vote mais aussi de l’évolution ultérieure de la "législation"
slam : elles émettent des critiques sur les règles du
jeu, la validité d’un vote ( pas assez de villes présentes…)
Les vainqueurs se voient récompensés par des primes
pouvant atteindre 1000$.
Les championnats nationaux jouent un rôle important
en ce qui concerne la renommée d’une équipe et influencent
ainsi grandement le devenir des actions locales entreprises
par cette équipe. Ainsi le mythique Nuyorican Poetry
Slam , champion en 1996, a imposé son café théâtre comme
un lieu incontournable de la scène slam américaine.
Et l’ Austin Poetry Slam a une action très étendue au
Texas.
Globalement, si la communauté slam créée au niveau local
des lieux de rassemblement qui doivent être propice
à l’échange avant toute forme de compétition, le rôle
des rencontres nationales n’est pas clair du tout, ce
sont surtout des qualificatifs pour les rencontres internationales.
Les Compétitions internationales Les « Poetry Olympics
» ont lieux chaque année dans des pays où une communauté
slam est très active. Ils sont organisés depuis 1996.
Des qualifications sont organisées au niveau national
dans tous les pays participants. Des championnats se
sont déjà déroulés à Jérusalem ( octobre 1996), Hambourg
(Février 1997), Johannesburg ( été 1997), Stockholm
( Octobre 1997 et octobre 1998). Les réunions sont très
animées, des poètes « chauffent » la salle et des groupes
discutent autour de bouteilles.
Bien que très organisées, ces compétions ne sont pas
tombées dans l’académisme et conservent la convivialité
des bars de leur origine. Les poètes sont souvent passionnés
et déclament devant une assistance attentive avant que
les votes donnent lieu a de vives manifestations ( tel
ce poète s’estimant lésé qui assaillit le président
du jury jusqu’à ce que celui-ci lui décerne la victoire
(le lendemain). Les récompenses atteignent des montants
très élevés (de l’ordre de 2000$ pour l’équipe gagnante
et de 500$ pour le champion individuel) et ajoutent
à l’intensité de la soirée… Si le système de vote est
identique à celui des compétitions nationales, certaines
règles peuvent changer au fil des ans comme celle concernant
la langue. Lors des premières olympiades toutes les
prestations se faisaient en anglais, puis l’IOOP a décidé
de mettre en valeur le multiculturalisme qui caractérise
ses rassemblements en exigeant que les représentants
d’un pays s’expriment dans leur langue maternelle, une
équipe s’exprimant dans une seule langue. Un pays peut
avoir plusieurs représentants selon que son éventail
linguistique est plus ou moins large (comme la Suisse
ou Singapour).
Ainsi,
le début des années 90 est une période de solidification
de la « slam family » à travers ces compétitions. Durant
cette période des cafés se sont imposés en tant que
pépinières de poètes (Nuyorican café, Austin café…)
qui alimentent les compétitions. Ces dernières sont
très animées ( certains poètes vont jusqu’au strip tease,
les juges passent souvent 24 heures sans dormir afin
de régler des disputes…) si bien que le slam se forge
progressivement une identité de « sport sanguinaire»
au sein du mouvement littéraire américain. Mais les
différents championnats sont ainsi l’occasion pour la
communauté d’exprimer de défendre des enjeux sociaux
et politiques.
Loin d’être un clan fermé, la « slam family » entend
créer des débats d’idées concernant tout un chacun ;
elle pourrait être rapprochée du mouvement hip hop de
part ses revendications sociales : elle prône liberté
d’expression et réalisme., elle chante la rue la violence
et le désespoir, l’amour et les rêves aussi…
Bientôt elle intéresse les médias. La popularisation
du mouvement commence avec quelques retransmissions
télévisuelles comme les « Spoken Words : Unplugged »
diffusés par MTV en 1992 et 1994. Elle ne fait que s’accroître.
C / De l’underground à un art à part
entière
Jusqu’en
1996, le mouvement est resté relativement peu connu
en dehors du milieu underground. Quelques disques (GrandSlam
! en 1994) et rapports journalistiques ( about : comtemporary
poetry) donnèrent au Slam une place de renégat dans
la poésie contemporaine américaine. Il restait une forme
d’expression minoritaire, notamment auprès des jeunes,
dans les formes d’expression contemporaines. Elle fut
révélée grâce à l’intérêt des journalistes Tony Award
et Paul Devin qui collaborèrent avec le slameur Saul
Williams. Grand champion du Nuyorican Poetry Café de
Brooklyn et vainqueur de la compétition nationale de
Portland en 1996, il fut mis en vedette par Tony Award
dans le documentaire »Underground Voices» qui relate
le championnat. Il contribua aussi à l’écriture de «
SlamNation »où Paul Devin analyse la montée en popularité
du Slam.
Par la suite, en 1997, Saul Williams co-rédigea le scénario
du film « Slam » réalisé par Marc Levin. Celui-ci retrace
l’histoire d’un ancien prisonnier qui survit en prison
grâce au pouvoir de la poésie. Primé caméra d’or au
festival de Cannes 1998 et grand prix du Sundance de
la même année, « Slam » marque la reconnaissance du
slam ou spoken word en tant qu’art à part entière.
Une conséquence immédiate est l’explosion de la popularité
du Slam : la presse s’est emparée du phénomène ; CNN
était présente aux championnats nationaux d’Austin en
1998 et a suivi deux équipes quelques mois auparavant,
PBS aussi, et MTV parle des « Real Worlders »…
Dés lors, les agitations internes de la « Slam Family
», les controverses au sujet des votes, donnent lieux
à de nombreux articles. La « Slam Family » a quitté
le milieu underground et devient une scène à part entière
avec ses évènements et ses scandales comme le « Boston
Globe Scandale » ( la journaliste et poétesse Patricia
Smith rédigea des colonnes enflammées dans le Boston
Globe et se vît licenciée pour fabulations, d’où un
vaste débat autour de la vérité dans le travail journalistique.).
Des personnalités occupent le devant de la scène , Patricia
Smith bien sûr, mais aussi Gayle Danley, Bob Kaufman,
Jack McCarthy, qui obtiennent des prix à répétition
lors de championnats nationaux et qui eurent une action
médiatique non négligeable.
Petit à petit , le Slam se forge une identité dans les
milieux musicaux et poétiques américains. Il est reconnu
en tant qu’art oral , un art de représentation qui exprime
toute sa force dans l’instant de la déclamation. Il
est musique de part les rythmes, sonorités et intonations
des poètes, lorsque les mots sont vivants en dehors
de toute signification, lorsque les impressions et sensations
que crée le poète deviennent messages à part entière
: lorsque la violence, la rébellion, l’amour et l’injustice
sont transmis dans le flot de paroles, dans le fleuve
vivant que déclame le poète charismatique.
Le slam est aussi poésie de part les images dont regorgent
les chansons, la poésie la moins académique qui soit.
Enfin reconnu, ses influences sont plus variées que
jamais : les artistes s’inspirent de rythmes hip hop,
flamenco, de blues pour les mélodies ; ils décrivent
la réalité de la rue, tout ce qui les frappe dans un
vaste mouvement contestataire et s’attaquent à des sujets
toujours plus variés ( violence, meurtres , sexualité,
scandales, racisme, plagiat…).
Le Slam est devenu aux USA le lieu de la liberté d’expression
absolue.
© Dossier réalisé par Anneline Pétrequin |